Culture

La Chine de Xi Jinping: un fascisme à la chinoise aux allures de communisme


En arrivant au pouvoir, Xi Jinping a réprimé la société civile émergente et renforcé la direction du Parti dans tous les domaines, éliminant les espaces d’autonomie et instaurant le culte de la personnalité. Hégémonie du Parti sur la société et le gouvernement, culte du chef, nationalisme, la Chine n’est nullement comparable aux « démocratures ». Dictature assumée, son système rappelle de plus en plus le fascisme.

La nature du régime chinois n’a pas changé depuis 1949, mais la nécessité de renouveler la légitimité du Parti communiste au lendemain de la mort de Mao Zedong a conduit Deng Xiaoping à relâcher la pression de l’appareil sur la société et l’économie. Après le massacre de Tian’anmen, en 1989, Deng a ouvert le pays au marché mondial tout en maintenant la dictature. Le développement économique rapide et l’exploitation des zones grises par les animateurs d’ong ont conduit à un relâchement des contrôles.


Le Parti communiste chinois (PCC) dirige la Chine depuis 1949, mais la République populaire de Chine est-elle encore communiste ?

Quarante ans après le début des réformes de Deng Xiaoping et trente ans après la chute de l’Union soviétique, il est habituel de tenir la Chine rouge pour l’affaire du passé. Le récent livre d’Alice Ekman, Rouge vif. L’idéal communiste chinois défend la thèse opposée.

La première partie du livre expose dix constats que l’on peut résumer de la sorte :


  • Le PCC n’a jamais officiellement renié Mao, ni le communisme
  • La Chine reste organisée selon un système léniniste importé d’Union soviétique
  • Le PCC occupe toujours, dans l’économie, un rôle prépondérant, qui se renforce même ces temps-ci ; la propagande est omniprésente et érige Xi Jinping en continuateur de Marx
  • Les cadres du PCC sont soumis à une discipline et à des séances d’autocritique de style maoïste
  • Le PCC s’immisce, à tous les échelons, dans la vie quotidienne des Chinois
  • Les artistes sont censurés et priés de relayer la ligne officielle
  • Le système éducatif est asservi aux intérêts des autorités et propage les conclusions d’une historiographie expurgée
  • Les religions sont persécutées, particulièrement l’islam avec les détentions massives au Xinjiang, et leur pratique incompatible avec l’appartenance au PCC
  • Enfin, codes vestimentaires et autres symboles rappellent le communisme à chaque instant.

Dans la seconde partie du livre, trois conclusions sont tirées :

  • Le Parti ne va probablement pas disparaître
  • Il s’est convaincu de la supériorité de son modèle, qu’il pose en exemple pour le reste du monde
  • De ce clivage pourrait résulter quelque chose qui ressemblerait à une nouvelle guerre froide, à laquelle nous devons être préparés.

Alice Ekman connaît très bien la vie politique de la Chine contemporaine. Elle a réalisé, sur les dernières années, des centaines d’entretiens avec des étudiants, entrepreneurs et officiels chinois, dont elle a tiré le matériau de Rouge vif. Le lecteur y trouvera des renseignements exhaustifs, exprimés avec concision et exactitude, sur les orientations imprimées par Xi Jinping depuis 2012. C’est là le grand mérite de ce livre.

Puisque les faits sont incontestables, la critique ne peut se situer que sur le plan de l’interprétation qui en est proposée. Alice Ekman soutient que la Chine n’a pas cessé d’être communiste ; or nous avons tendance à penser le contraire, et cela pourrait être « le plus grand malentendu de notre époque ».

La Chine, écrit-elle, est « un système hybride » dont on aurait tort de méconnaître « la part de la composante communiste ».

Mais je me demande si l’identification de ce malentendu ne repose pas elle-même sur une équivoque. L’auteure ne définit à aucun moment ce qu’elle entend par « communisme », mais si l’on considère les faits rapportés, on peut conclure que le mot désigne pour elle tantôt le régime politique de la Chine (I), tantôt le principe sur lequel ce régime fonde sa légitimité à l’intérieur (II), tantôt encore l’idéal au nom duquel il agit à l’extérieur (III). Ces trois choses sont présentées de façon solidaire, comme un tout. Pour s’entendre sur la signification de la phrase « la Chine est encore communiste », ne gagnerait-on pas à les distinguer ?


I. Le régime politique de la Chine est à parti unique

En un sens, il est évident que la Chine est restée communiste dans la mesure où le pouvoir n’a jamais cessé d’y être monopolisé par un parti qui se dit communiste. Ce seul facteur, l’exclusion du pluralisme, emporte des conséquences communes à des régimes que nous nous entendrions pour qualifier de communistes (par exemple, Cuba) et à d’autres qui ne le sont manifestement pas (disons, Taiwan sous Tchang Kaï-chek).

Dans Démocratie et totalitarisme, Raymond Aron avait reconnu dans l’« État de partis » et l’« État partisan » les deux types de régimes propres aux sociétés qu’il appelait industrielles. Le multipartisme suppose la légalité et entraîne la modération de l’autorité ; c’est ce que nous appelons aujourd’hui la démocratie. Au contraire, quand un unique parti porte la seule idéologie admissible, le régime ne saurait être ni modéré, ni constitutionnel : il est improbable qu’une concurrence pacifique s’organise au sein d’un parti unique, car les cadres en sont désignés par ceux-là mêmes dont il s’agirait de remettre en jeu l’accès au pouvoir, c’est-à-dire les hauts dirigeants.

Aucun idéal-type ne se rencontre tel quel dans la réalité : le parti plus collégial et moins répressif de Hu Jintao était une variation. En renforçant sa maîtrise sur le PCC, et la maîtrise du PCC sur la société chinoise, Xi Jinping a rapproché sa pratique du pouvoir de la logique profonde du régime. Les réformes, depuis 1978, n’en ont jamais altéré le paramètre fondamental. Cela nous a pris par surprise, mais y avait-il lieu de s’en étonner ?

Il y a, dans l’histoire de la philosophie politique, une idée récurrente : la politique façonne plus que toute autre chose le style des relations humaines dans une société donnée. Qui commande et qui obéit, quelles sont les modalités de l’obéissance et du commandement, telles sont les questions décisives. Alice Ekman décrit l’influence de la politique sur le style des relations humaines en Chine.

Comme beaucoup d’observateurs, elle est frappée par la ferveur des dirigeants, leur vocabulaire religieux, l’intensité de la propagande. Elle dit se refuser à ne voir qu’une façade dans toute cette liturgie marxiste-léniniste, anticipant une objection courante.

Inspiré par Montesquieu, Aron avait proposé de caractériser les régimes à parti unique par deux sentiments : la foi et la peur.

Il faut terroriser ceux des gouvernés qui ne partageraient pas spontanément la croyance qui justifie le monopole des gouvernants sur les affaires de l’ensemble de la collectivité. (En admettant que le témoignage de Czesław Miłosz sur les démocraties populaires[2] soit ici universalisable, il faudrait ajouter que, par une sorte de dédoublement de la personnalité, tout le monde finit par croire.)

Le point décisif est que le contenu de la croyance peut varier, pourvu qu’il s’agisse d’une idée inscrite dans l’histoire. Cette idée a nécessairement une parenté avec le communisme, dans la mesure même où le communisme est une eschatologie, mais ce constat banal ne nous renseigne pas beaucoup sur le contenu de l’idéologie en cause.

II. Mais le communisme justifie-t-il le monopole du parti unique chinois?

Or qu’est-ce que le principe de légitimité communiste ? Il consiste à déclarer le parti indispensable à l’adéquate représentation du prolétariat, en vue de l’établissement d’une société sans classe.

Pour l’accomplissement de cette tâche révolutionnaire, il faut s’en remettre à quelques-uns, interprètes authentiques de la volonté de ceux à laquelle elle incombe. Il y a là, de toute évidence, quelque chose de très différent du seul degré d’intervention de l’État dans l’économie, qui n’indique pas en lui-même le but du régime : dira-t-on sérieusement que la France est, ou a été, un pays communiste ?


Dans la Chine contemporaine, l’objectif désormais fixé par les autorités est celui d’une « aisance moyenne » (小康 xiaokang), officiellement mesurée selon divers indicateurs du niveau de vie. Il y a là, sans contredit, de très grands changements à l’œuvre, mais ces changements n’ont pas un caractère révolutionnaire. Les démocraties n’aspirent-elles pas aussi à la prospérité, plus ou moins dans les mêmes termes ? Cet objectif resterait très en-dessous de l’horizon historique justificateur s’il ne s’inscrivait dans le récit grandiose du renouveau de la nation chinoise, le fameux « rêve chinois » (中国梦 Zhongguo meng).

Le livre d’Alice Ekman décrit fort bien l’atmosphère de foi et de peur qui règne en Chine.

Mais quand elle explique la réaffirmation de son « identité communiste » par les trois facteurs que seraient la personnalité de Xi, la volonté du Parti de se maintenir au pouvoir et la puissance économique du pays, laquelle aurait consolidé « la fierté patriotique, mais aussi communiste » des dirigeants, ne reconnaît-elle pas elle-même que c’est moins une idée des rapports de classe qu’une certaine idée de la Chine qui les motive et qui devrait légitimer leur action ? Le PCC n’a jamais eu l’imprudence de répudier Mao, mais n’est-il pas surtout célébré comme le restaurateur de l’indépendance et de la dignité du pays ?

L’autorité pour l’autorité, la puissance pour la puissance, le prestige national dont l’excédent dans les discours signale le déficit dans les esprits : ce prétendu idéal communiste ne tiendrait-il pas davantage du fascisme, comme le pense Jean-Philippe Béja [3] ?

Bien sûr, il serait absurde de rechercher une identité d’expérience entre la Chine contemporaine et l’Europe du milieu du XXe siècle, et l’on connaît les débats qui entourent toujours la notion de fascisme et la question de savoir s’il s’agit d’un totalitarisme, concept encore plus controversé[4].

Considérons seulement ce qui suit : la Chine est dirigée par un parti unique dont l’assise sociologique semble reposer sur les classes moyennes et les grandes fortunes, bien qu’il réprouve la médiocrité bourgeoise ; un parti qui, face à des difficultés économiques, pratique un culte du chef, un embrigadement de toute la société et un nationalisme dont il est permis de s’interroger, vu le Xinjiang, sur la dimension proprement raciste ; qui célèbre certes l’anniversaire de la naissance de Marx, mais jette en prison des étudiants marxistes[5] et, comme l’a montré Jude Blanchette[6], court surtout le risque d’être débordé sur sa gauche par des néo-maoïstes dont Xi satisfait la nostalgie populiste.

N’y a-t-il pas là assez des éléments généralement associés au fascisme pour y voir un rapprochement éclairant ?

Cela n’exclut pas l’hypothèse qu’une partie des dirigeants chinois continuent à se sentir sincèrement communistes ; après tout, en théorie, des marxistes revendiqués ne devraient pas avoir de difficulté à admettre l’existence d’un phénomène apparenté à la fausse conscience. Mais là où Mao était, au sens plein du terme, un illuminé, il ne me paraît pas prouvé que Xi soit autre chose qu’un obscurantiste.

III. Et le parti unique chinois agit-il dans le monde au nom du communisme?

Pour conclure, j’en viens aux relations internationales. Une remarque s’impose : nous savons bien qu’il est hasardeux de postuler une continuité entre le régime à l’intérieur et le comportement à l’extérieur, quel que soit le régime.

Et si le fascisme se manifeste certainement par de grandes ambitions de politique étrangère, rien n’autoriserait à prêter à la Chine, par exemple, l’expansionnisme illimité de l’Allemagne hitlérienne. Ayant découvert que la Chine était restée communiste, c’est à cette aune qu’Alice Ekman interprète quant à elle ses initiatives à l’extérieur.

L’analogie avec la guerre froide ne la convainc pas tout à fait, mais elle n’envisage pas moins une bipolarisation du monde.

En dépit des incertitudes qui pèsent actuellement sur le système d’alliances américain, il n’est pourtant pas évident qu’un équilibre mondial puisse s’installer avec le réseau de pays amis que la Chine s’efforce de susciter. C’est qu’elle n’est pas une grande lueur à l’Est, mais seulement la plus puissante des dictatures, et donc celle qui a le plus à offrir aux autres dictatures – et aux régimes qui s’y laissent glisser. Quant aux démocraties, leurs opinions publiques semblent, dans leur grande majorité, horrifiées par ce qu’elles apprennent de la Chine de Xi Jinping. La question est de savoir si nous pouvons vivre avec elle ; personne ne désire vivre comme elle.

Souhaitons que les lecteurs de Rouge vif sortent renforcés dans ce sentiment, pour que nous continuions à incarner un destin possible pour les Chinois de demain, et pour que la Chine d’aujourd’hui ne soit pas notre avenir.


Notes :

  • [1] A. Ekman, Rouge vif. L’idéal communiste chinois, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2020, 223 p.
  • [2] La Pensée captive, Paris, Gallimard, 1954, 320 p.
  • [3] J.-P. Béja, « La Chine de Xi Jinping : en marche vers un fascisme à la chinoise ? », Pouvoirs, n° 169, avril 2019, pp. 117-128.
  • [4] V. à propos du fascisme italien, les travaux de Pierre Milza, p. ex. « Le totalitarisme fasciste, illusion ou expérience interrompue ? », Vingtième Siècle, n° 100, 2008, pp. 63-67.
  • [5] Financial Times, « Inside China’s crackdown on young Marxists », 14 février 2019.
  • [6] Dans son livre China’s New Red Guards. The Return of Radicalism and the Rebirth of Mao Zedong, Oxford University Press, 2019, 224 p

Par Charles-Emmanuel Detry, le 5 août 2020


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